Acrobolis

Par Denis Roditi

Résumé:

La vie de Victor est entièrement gouvernée par les intelligences artificielles. Les algorithmes décident de ce qu’il doit manger, quel poste il doit occuper et qui il doit aimer. Mais lorsqu’il se réveille un jour sans l’aide de son assistant personnel, son existence bascule. Il découvre qu’il est victime d’un bug sans précédent dans le système d’Acrobolis, la smart city ultime qui englobe 2.2 milliards de citoyens hautement éduqués à travers le monde. Privé d’identité numérique, Victor n’a plus accès aux restaurants, hôpitaux, transports publics, son bureau ni même son propre appartement. Plus étrange encore, des souvenirs jusque-là inhibés remontent à la surface. Qui est Karen, cette femme dont il aurait divorcé plusieurs années auparavant ? Tandis que Victor tâche de retrouver sa trace, des milliers de chômeurs venus de la Zone, cette immense région désertique qui entoure Acrobolis, menacent d’envahir la cité. Est-il vraiment victime d’un bug ou a-t-il a été déconnecté à dessein ?


Chapitre 1


PARTIE UNE : ACROBOLIS


VICTOR



Lorsque Victor Kesselmann s’éveille, le deux-pièces est plongé dans l’obscurité. Première anomalie.

D’habitude, BB scanne son iris dès qu’il ouvre les yeux, et les lumières de la pièce se réchauffent, sa machine à café s’allume dans la cuisine pour lui préparer son breuvage matinal, les stores se relèvent pour laisser pénétrer la lumière du jour naissant et son agenda de la semaine apparaît en surimpression sur la porte de sa chambre.

Mais ce matin-là, rien de tout ça ne se produit. Assis à califourchon sur son lit, Victor attend que l’écosystème domotique s’active et se déploie avec grâce et efficience dans l’appartement au seul profit de son bien-être. Seulement, il est encore bien trop tôt. 4:37:02. 4:37:03. 4:37:04...

BB l’a abandonné.

Victor se lève et arpente les pièces vides en pyjama.

La musique entraînante d’un groupe synthétique quelconque supposée le mettre d’excellente humeur refuse de jaillir des enceintes intégrées dans les murs, le module multi-écrans du séjour ne diffuse aucun flash info, un silence écrasant envahit le trente-cinq mètres carré. Quarante-quatre ans d’existence à peu près normale à Acrobolis, sans alerte ni mise en garde de licenciement. Quarante-quatre ans d’une vie de salarié fluide, sans friction… Jusqu’à aujourd’hui.

Il soulève la partie inférieure de son haut de pyjama pour se gratter l’aine, le pas traînant vers la cuisine ; des remontées acides, dues au stress, envahissent son estomac. Il a l’habitude. La vie sur Acrobolis n’a rien de très apaisant, et il est toujours étonné quand le miroir à rayons X de sa salle de bain lui apprend que non, toujours aucun ulcère en vue.

Victor ouvre la porte du frigo et se verse des corn-flakes dans un bol, accompagné d’un jus de carotte survitaminé. Il n’a jamais pu blairer ces cochonneries de solyents. BB va-t-il le punir pour cet inadmissible acte d’indépendance ?

Non, l’IA le laisse en paix.

L’étau se desserre de sa poitrine et il se paie le luxe de ralentir l’ingestion des flocons de maïs trop sucrés ; cela fait du bien de désobéir aux conseils diététiques de BB… même un tout petit peu.

Mais aussitôt ses intestins se nouent à cette pensée. La culpabilité reprend le dessus, il se débarrasse en vitesse de ses couverts, les fait disparaître dans le lave-vaisselle. Le robot, une fois l’assiette et le verre lavés, rincés et séchés, les remettrait où il avait vu Victor les prendre grâce à son capteur optique et ses bras articulés – c’est un modèle milieu de gamme, mais il fait l’affaire.

Maintenant qu’il est rassasié, ne reste plus qu’à s’habiller. De retour dans sa chambre, Victor ouvre sa penderie en balayant l’air avec sa main, passe en revue une dizaine de costumes non griffés allant du gris anthracite au rose fuchsia. D’autres modèles plus originaux, conçus en quelques minutes par l’extrudeur intégré au placard de sa penderie, attendent qu’une occasion se présente.

Quelle tenue endosser ?

Il ne compte pas perdre son temps à rester dans l’appartement modulaire. Sortir se promener dans le quartier ? La vision funeste de la grisaille de l’aube, des rues désertes, des commerces fermés et la morsure du vent de mars qu’il imagine glacial enterrent cette perspective. Se rendormir ? Il en aurait été incapable sans l’aide des drogues contrôlées par son implant et diffusées dans son organisme à des instants précis.

Trop tard, il a raté le coche.

Le voilà donc «coincé» dans ce secteur d’espace-temps absurde, tel un cosmonaute tournoyant imbécilement en-dehors de sa station orbitale.

Une compagne aurait sans doute pu le renseigner sur sa situation, mais les algorithmes avaient décidé qu’il vivrait seul – que son efficience, à un instant T de sa carrière, atteindrait son plein rendement dans le célibat. Difficile de contredire le verdict des Administrateurs : leur marge d’erreur serait inférieure à 0,00003%.

Rien de tel qu’une douche chromatique et odorante pour se changer les idées. Il règle lui-même manuellement la température et le débit de l’eau, tandis que le jeu d’odeurs et de lumières s’efforce de l’éveiller de la façon la plus agréable possible. Par ses menues prises de risque, ses choix, il a l’impression de se rebeller contre la toute-puissance algorithmique qui a géré son quotidien au cours des quarante-quatre dernières années.

Ils m’ont oublié. C’est aussi simple que ça. Je n’ai rien à me reprocher : ils m’ont tout simplement effacé de leur logiciel, pense-t-il, le corps et le visage fouettés par les jets multidirectionnels de gouttelettes brumisées. S’ils m’avaient vraiment foutu à la porte, on m’aurait déjà extradé vers la Zone.

Il s’enjoint de ne pas céder à la paranoïa. Les murs bardés de capteurs, autrefois synonymes de sécurité et de bienveillance, se révèlent ce matin d’une totale inutilité : jamais il n’a autant pris conscience de sa vulnérabilité.

Désormais, il ne peut se fier qu’à lui-même.

C’est ainsi qu’une fois lavé et habillé, Victor décide avec une prudence extrême de s’aventurer sur le palier.

Il laisse la porte entrouverte, prêt à s’engouffrer aussitôt dans l’appartement si un quelconque dispositif de surveillance le réprimande. Les systèmes électroniques se révèlent cependant tous inopérants et Victor envisage l’idée de s’enfuir.

Mais s’enfuir d’où ? Fuir quoi ?

Dehors, les rues sont bien désertes, mais le vent n’est pas aussi mordant qu’il le craignait. Tout autour de lui, des habitations modulaires, des gratte-ciel rotatifs, des tours arborescentes et hélicoïdales, des sinusoïdes en fullerène dans le ciel couleur d’étain. Un calme anesthésiant plane, lourde chape de plomb, sur la cité endormie.

A-t-il seulement le droit de contempler ce lugubre spectacle ? Ce silence absolu, ces dizaines de millions de gens prisonniers de leur sommeil et lui, debout et conscient… comment ne pas se sentir dans la peau d’un voyeur ? Dans le ciel, ni avion de ligne ni drones ni taxi-volants ; personne dans les immeubles de bureau, les échoppes ou les parcs environnants pour troubler sa déprime matinale.

Victor marche, marche, tel un zombie, avec un but en tête : trouver son bureau. Son travail, ses collègues – leur présence rassurante, si familière – lui manquent. Puis la fatigue lui obscurcit l’esprit, il agrippe des giroflées sur un mur…


***

— Victor… Victor

Penché en avant, un homme le dévisage par en-dessous avec sollicitude. Victor lève la tête, adossé au mur végétal, tandis que la masse grouillante et interrompue des piétons, monocyclistes et autres utilisateurs de skates antigrav a envahi la chaussée.

Quelques drones et autres engins volants habités survolent les bâtiments polymorphes, dérivant et slalomant avec agilité, tel un ballet d’abeilles filmé en accéléré.

— M’attends pas, tu vas arriver en retard à ton boulot…

Victor est parvenu à articuler ces quelques mots d’une voix pâteuse.

Le colosse le regarde avec inquiétude. Âgé d’une soixantaine d’années, il travaille comme mécatronicien pour une compagnie de convoyage. Le siège de Greylume Transportation s’étale, telle une pieuvre, à moins de quatre cents mètres de là. Ils ont pris l’habitude de se croiser tous les matins à hauteur du carrefour où Victor s’est endormi, avant de se rendre à leurs bureaux respectifs.

Sans doute exagéré de parler d’amitié dans un monde où des microdémangeaisons dissuasives sanctionnent des contacts sociaux prolongés au-delà du raisonnable. Enfin, à tout le moins partagent-ils une forme d’estime mutuelle depuis qu’ils s’étaient rencontrés au Docker, ce bar after-work tendance du quartier Saint-Exupéry.

Victor avait l’habitude d’y venir les jeudi après-midi avec des collègues ; idem pour Richard.

Contrairement à la majorité des Acroboliens, le mécatro ne semblait pas obsédé par son apparence et la volonté de gravir les échelons. Victor avait brisé la glace un soir, en venant lui parler. Ils avaient discuté pendant près de deux heures – une durée exceptionnellement longue à Acrobolis – sans être interrompus par des microdémangeaisons. Sans doute les algorithmes avaient-ils estimé que ces bavardages contribuaient, d’une façon difficilement compréhensible par l’humain de base, à leur productivité future.

Toujours est-il que Richard et Victor avaient pris l’habitude de se retrouver tous les jeudis après le boulot. Lorsque Richard avait eu son accident quatre mois plus tôt, Victor avait été la première personne en-dehors du personnel de l’atelier à apprendre la nouvelle et à lui témoigner son soutien.

Un robot équipé d’une scie circulaire, victime d’une erreur de programmation, avait sectionné la jambe de son ami juste au-dessus du genou, perforé une bonne partie de son thorax et privé sa main gauche de trois doigts. Le mécatro avait agonisé sur le plan de travail, pissant le sang. Il avait raconté à Victor que sa seule pensée à cet instant – tandis qu’il se mourrait avec force éructations au milieu de l’atelier – avait été d’envisager son déclassement social immédiat.

Même s’il s’en sortait, qui pourrait bien vouloir d’un invalide ?

Richard avait eu une heureuse surprise. Des collègues avaient stoppé ses hémorragies en quelques secondes grâce à des seringues à mini-éponges, et deux jours plus tard, une partie de son thorax avait été remplacé par un alliage en titane, ses doigts par des prothèses myoélectriques, et sa jambe par une prothèse biomécanique dernière génération. Non seulement il s’en était tiré, mais il avait obtenu une promotion en devenant chef de groupe au sein de son département.

— T’en fais pas pour moi, je suis large, finit-il par répondre. (Puis, l’air étonné, il saisit Victor par les épaules :) Mais putain, où sont passées tes chemises pimpantes ? Ton extrudeur est tombé en panne ou quoi ?

Ses nouveaux doigts sont si semblables aux anciens que Victor ne ressent aucune différence à leur contact. Mieux, il est incapable de dire lesquels ont été remplacés. Victor lui relate l’incident : le silence de BB ; son réveil prématuré dans l’appartement.

Son ami se renfrogne.

- Et la seule solution que t’as trouvée, c’est d’aller travailler à quatre heures du mat

— Je me disais que je n’étais peut-être pas le seul dans ce cas-là…

Le mécatro le considère d’un regard mi dur mi attristé. Victor pense à rajouter quelque chose, à se foutre de son air mélodramatique, mais soudain son interlocuteur grimace. La puce dans son cerveau. Il doit retourner travailler ; son interaction sociale a assez duré.

— Je dois te laisser. Fais attention à toi.

Ciao, Richard.

Sur cette banalité, Victor regarde repartir le cyborg. Il se déplace à une allure plus vive qu’avant son accident, remarque-t-il. A-t-on profité de son opération pour améliorer également ses capacités sensorimotrices ? Victor connaît de nombreux individus hybrides. La greffe de membres artificiels a souvent pour conséquence indirecte d’aiguiser leurs réflexes et doper leur productivité… Simple hasard ?

Ou volonté délibérée des Administrateurs ?

Le trajet jusqu’au bureau dure vingt minutes. La tour fuselée, surmontée d’un dôme en verre, se découpe dans l’air frais matinal ; elle abrite plusieurs entreprises, dont Ghost Alliance Inc – société d’assurance protégeant la vie numérique de ses clients. À la vision du logo familier, le regard de Victor cherche la caméra à reconnaissance biométrique.

Un smiley rouge mécontent s’illumine ; le sas refuse de s’ouvrir.

Groggy, Victor marque le pas. Ses collègues et voisins d’étages s’engouffrent à un rythme frénétique dans la tour sans le reconnaître, leur morphologie faciale en guise de sauf-conduit. Une femme noire, avec une belle coupe frangée, s’efforce de le contourner mais son épaule heurte la sienne dans sa précipitation.

- Merde, circule, peste-t-elle.

Avec un mouvement d’humeur, elle lui lance un regard courroucé, un gobelet à moitié vide à la main, puis franchit le sas.

Du café macule les dalles de béton à ses pieds. Le café a également atteint sa chemise, où il forme un chapelet de taches brunes transversales. Victor considère les taches avec détachement, comme s’il s’agit d’un nouveau motif intéressant sur sa tenue vestimentaire.

Le département où travaille Victor comprend une trentaine de salariés, il est dirigé par la femme qui vient de le bousculer. Victor n’occupe cependant pas un poste très important au sein de l’équipe et sa cheffe, habituée à voir le ballet comique des employés licenciés et des cadres embauchés qui rentrent dans la danse, ne l’a sans doute pas reconnu.

Peu désireux de forcer sa chance, il cherche une position de repli. Cette humiliation s’ajoute à ses déboires matinaux.

Cherchant à fuir ses ex-collègues de bureau par peur qu’ils finissent par l’identifier, il heurte quelqu’un par mégarde. La femme, une brune d’une quarantaine d’année vêtue d’un loden beige, la tête surmontée d’un chignon tiré à quatre épingles, lui adresse un regard furieux, avant de reprendre sa route. À quelques mètres de là, une créature bizarrement accoutrée se répand en imprécations. Victor comprend aussitôt que la femme au loden beige avait hâté le pas pour la distancer et qu’il avait entravé sa fuite.

La créature a surgi d’une artère passante – au hasard, aurait-on dit. Elle aurait tout aussi bien pu jaillir d’une de ces bouches d’accès qui mènent au Tube ou du chapeau d’un magicien tordu. Fardée et habillée avec un mauvais goût criant, elle s’avance vers lui. Tout, de son maquillage dégoulinant à son collier de perles rosâtres en passant par son manteau de faux-vison, dégage une opulence frelatée. Mais ce n’est pas le pire. Le pire, ce sont ses jambes. Dénudées, elles se révèlent couvertes de varices si dégénérées qu’elles en sont devenues presque noires.

Trop tard, Victor se rend compte qu’il se trouve dans sa ligne de mire.

Qu’est-ce vous regardez, vous ? Vous êtes jaloux de moi, c’est ça ? C’est parce que je suis riche ?

Victor détourne la tête pour couper court à une saynète embarrassante, mais la créature ne le lâche pas.

Vous voulez combien ? Je peux vous donner de l’argent, puisque je suis riche.

La vieille femme grimaçante sort des billets bleuâtres chiffonnés de ses poches et les jette devant

elle, comme on lancerait des miettes de pain rassis à des pigeons. C’est peut-être la troisième fois seulement en quarante ans que Victor voit de la monnaie papier. En principe, son utilisation est interdite à Acrobolis. Elle n’a de toute façon plus aucune valeur légale, sauf peut-être dans la Zone. Mais qui s’aventurerait à contrôler quoi que ce soit dans la Zone, de toute façon ?

Ahaha, vous êtes surpris ! J’vous étonne ! Vous voyez, j’peux acheter tout ce que je veux, caquète-t-elle. (Se retournant soudain vers un homme replet avec des lunettes et des cheveux coiffés en arrière à la cire qui a le malheur de passer à côté d’elle : ) Toi aussi, tu veux de l’argent, mon gros ?

L’homme replet s’empresse d’éviter la folle, mais Victor a les mocassins comme coulés dans les dalles en béton.

Vous êtes tous les mêmes. On se connaît pas, mais vous avez envie de moi, je le sens dans votre regard, ajoute-t-elle en prenant un public imaginaire à témoin. Vous voulez de moi parce que je suis riche.

— Vous n’avez pas le droit d’être ici.

Victor prononce ces mots d’une voix tendue, sans vraiment le vouloir. La clocharde sourit, comme si elle s’attendait à cette réaction.

Ses dents tâchées de nicotine – on fume encore du tabac dans la Zone ! s’étonne Victor – ont le charme d’une mine de houille.

- Ne me regardez pas parce que je suis moche, monsieur, ça me donne de l’importance, lâche-t-elle sans cesser de sourire.

Victor ressent un élan de pitié pour la créature. Il inspire, mais le dernier bouton de sa chemise l’empêche d’emmagasiner tout l’air voulu.

Pourquoi s’attarde-t-il avec cette dégénérée ? Elle doit sans doute être schizophrène, mythomane, ou les deux à la fois. Bien sûr, elle vient de la Zone. Son accoutrement avait sans doute fait illusion au moment de passer sous les orbites électroniques des Gardiens. Ce qui expliquerait qu’elle n’ait pas été refoulée, comme 99,99% de ses congénères.

- Vous pensez que je suis une vieille pute, mais j’ai travaillé dans la finance. J’ai tradé des actions de très grosses sociétés cotées en Bourse, Monsieur. Mon mari dépendait de moi, avant de crever de son cancer des couilles. J’peux tout m’offrir.

La folle s’approche un peu plus, boitillant légèrement. À tout moment, Victor s’attend à ce que ses jambes variqueuses jusqu’à la lie éclatent comme des allumettes noircies, la transformant instantanément en cul-de-jatte.

Je viens rentrer dans le grand tourniquet, Monsieur. Pour prendre la place de types comme vous. (Puis sur un ton complètement différent, presque en susurrant : ) J’ai rien raté de ce qui t’arrive, la porte avec le joli petit sourire s’est pas ouverte pour toi, mon mignon.

Victor se frotte les paupières, encore perclus de fatigue. Ces malheureuses créatures flairent le malheur à des kilomètres.

— Je ne pense pas que vous êtes qualifiée pour faire mon travail.

— Tsss, t’inquiètes pas pour ça, M’dame Bazin sait tout faire ! Regarde, j’vais te donner ma vieille défroque – remarque, elle est pas si mal, un beau manteau de fourrure –, et toi, tu vas me filer ton costume, ta cravate et tes pompes, ajoute-t-elle en tendant une main ridée aux ongles violets et or vers son visage.

Victor recule.

- Pauvre tarée, retourne d’où tu viens ! lâche-t-il soudain d’une voix tremblante en s’apercevant que l’ongle de la créature a tracé une estafilade sur sa joue.

— T’es grillé sur tout le territoire, persifle-t-elle en inclinant la tête d’une façon provocante.

Son fond de teint dégouline sur son visage déformé par la convoitise. Les séquelles d’un chômage longue durée, a le temps de penser Victor. L’air sonné, il cherche un endroit où se réfugier mais tous les lieux à la ronde lui paraissent hostiles.

Il peut se rendre à l’atelier de Richard, mais il n’a pas l’autorisation d’y entrer. Sa matinée se résume à deux options : rentrer chez lui ou errer dans la gigalopole, perdu au sein de la foule effervescente des travailleurs.


***

Toujours aucun signe de BB.

Pas la moindre petite impulsion électrique pour l’inviter à retourner à de plus industrieuses occupations, pas d’alerte, rien. En un sens, c’est tout aussi inquiétant que son réveil spontané ce matin et le capteur inopérant à l’entrée des bureaux.

Victor déambule au hasard des rues, à la recherche d’un embryon de sens. Les flux de passants circulent et s’évasent autour des tours protéiformes. Plus de trace de sans-abri, seulement des employés de bureau, des architectes, des commerciaux, des graphistes, des financiers. Victor devine la fonction de tel ou tel en raison d’une particularité physique ou vestimentaire, d’un comportement, d’une démarche, sans en être jamais tout à fait certain.

Ces vortex mouvants tourbillonnent au milieu des magasins, des échoppes, des cafés, des restaurants, des banques, des pressings automatiques sans faiblir. La courbe de ces trajectoires parait répondre à des lois physiques méconnues. Ces gens savent-ils vraiment où ils vont ? s’interroge pour la première fois Victor. Ils semblent suivre un instinct routinier absurde, semblables à des lemmings en costume trois-pièces.

Une femme sort d’un magasin de mode, trébuche sur une marche. Elle pousse un petit cri, mais personne ne la remarque, à part Victor. Le talon de son escarpin verni n’a pas survécu à ce faux-pas ; Victor est étonné de ressentir une forme de sollicitude à son égard. Étonné, car pas plus tard que la veille, il aurait réagi exactement comme la foule lobotomisée: un missile téléguidé fonçant droit vers des objectifs professionnels abscons.

Il envisage l’idée de lui porter secours, mais quelqu’un le devance. Un homme d’âge mûr, bronzé, vêtu d’un élégant pardessus anthracite. La femme le remercie, avec un sourire mi-reconnaissant mi-sardonique très acrobolien – l’air de dire « sympa-de-me-venir-en-aide-mais-mes-fesses-ne-t’appartiendront-pas ». Puis, son sauveteur s’éclipse et la femme reprend son chemin, boitillant à peine, l’allure déterminée et les reins solides, avant de disparaître dans une rue adjacente.

Karen. C’est Karen.

Troublé, Victor s’efforce de la suivre mais, avec tout ce monde, c’est peine perdue.

D’où sort ce prénom : Karen ?

Il est incapable de le dire; aussi loin qu’il s’en souvienne, il a toujours été célibataire. Non, pas tout à fait exact. Cinq ans plus tôt, il a entretenu une relation avec une certaine Sofiane, mais celle-ci n’a duré que quelques mois.

Sa principale vertu ? Lui faire prendre conscience des désagréments de la vie de couple.

Cette révélation l’a poussé à se jeter avec plus d’ardeur encore dans son travail et à ignorer les tentations de la gente féminine. Beaucoup de ses collègues se sont moqués de cette philosophie très « vieux-jeu », mais elle lui convient parfaitement : une virée hebdomadaire au baisodrome du coin, ou même une simple plongée haptique dans un porno virtuel satisfont sa sexualité – il n’éprouve aucun besoin de partager sa vie avec quiconque.

Jusque-là du moins, car en voyant cette femme, Victor se demande si sa mémoire ne lui joue pas des tours. Ce n’est pas Karen, juste une femme qui lui ressemble. Mais comment peut-il même savoir à quoi ressemble Karen, puisqu’il ne l’a jamais connue ?

C'est la fin de l'extrait ! Pour découvrir la suite, soutenez-nous sur Ulule!


Né en 1986 à Lausanne (Suisse), Denis Roditi est suisso-franco-italien. Il entretient depuis longtemps une passion pour Stephen King, au point de décider – pour bien fêter ses dix-huit ans – de s’introduire en toute illégalité dans l’enceinte du manoir du célèbre écrivain à Bangor, une initiative mal comprise du principal intéressé. En-dehors de King, son panthéon littéraire en constante reconfiguration accueille présentement Hubert Selby Jr, David Lodge, Iain M. Banks, Philip K.Dick, Robert Silverberg, Thomas Disch, Christopher Priest, Bret Easton Ellis, Norman Spinrad, J.G Ballard, Theodore Sturgeon, Serge Brussolo, Michel Houellebecq avec lequel il a eu la chance d’échanger à plusieurs reprises, Alessandro Baricco, Paul Auster ou encore Emmanuel Carrère. Après avoir étudié un an le mandarin à Pékin, il vit depuis huit ans avec son épouse chinoise à Paris, où il occupe un poste dans le marketing au sein d’une fintech africaine.


Principales nouvelles publiées :

• « Le vieillard, l’enfant et la cuillère pensante », Solaris n°212 , 2019

• « EXIT », Futurs insolites : laboratoire d'anticipation helvétique, éd. Hélice Hélas, 2016

• « La solitude du malade imaginaire », Moisson d’épouvante vol.2, Dreampress, 2015

• « Crise phatique », Solaris n°181, 2012

• « Miroirs de chair », Mortel Delirium, éd. Big Bang, 2011

• « Jay, le basset et le gitan », Dimension Suisse, éd. Rivière Blanche, 2010